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Mario Perniola
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MARIO PERNIOLA, GUY DEBORD 3


DEBORD ET LE CARDINAL DE RETZ
 On ne rend guère honneur à Debord en le considérant comme un pur théorique: il est aise de redimensionner son personnage en examinant exclusivement ses écrits du point de vue de1'originalite spéculative. Ce qui compte pour lui, plus que la théorie, c'est le combat: "les théories ne sont faites que pour mourir dans la guerre du temps: ce sont des unités plus ou moins fortes qu'il faut engager au juste moment dans le combat […] Les théories doivent être remplacées, parce que leurs victoires décisives, plus encore que leurs défaites partielles produisent leur usure" (1978). Delors, on comprend mieux sa façon d'être si on l'insère dans une longue tradition qui remonte au philosophe grec Héraclite, pour qui le beau n’est pas harmonie, mais conflit. L'éclair et le feu sont les métaphores auxquelles fait appel cette conception stratégique et énergétique de la beauté, qui ne lie pas l'esthétique à l'expérience de la conciliation (comme pour Pythagore et le néoplatonisme), mais à celle de la guerre. Le beau est considéré comme une arme, comme l'arme la plus forte. La dimension esthétique n’est ainsi en rien décorative, accessoire, superstructurelle. Elle est étroitement liée à l'effectuel, à la réalité, à ce domaine que nous sommes habitués à considérer comme pertinent a la politique. La conception Héraclitéenne, qui demeure opérante de façon souterraine dans le monde romain à travers le stoïcisme, rejoint l'idéal esthétique défendu par la rhétorique et l'art oratoires, pour lesquels l'efficacité pratique de l'art de la parole a une valeur essentielle. Le domaine du beau est ainsi un champ de bataille, sur lequel on gagne ou l’on perd: c'est le lieu de la décision et du résultat. "Les personnes qui n'agissent jamais -précise Debord (1978) -veulent croire que l'on pourrait choisir en toute liberté l'excellence de ceux qui viendront figurer dans un combat, de même que le lieu et l'heure où l'on porterait un coup imparable et définitif. Mais non: avec ce quelqu’un a sous la main, et selon les quelques positions effectivement attaquables, on se jette sur l’une ou sur l'autre dès que l'on aperçoit un moment favorable; sinon, on disparaît sans avoir rien fait".
     C'est au XVIIe que cette conception stratégique du beau a trouvé son plein essor. La définition du beau comme acuité, la comparaison entre l'homme de lettres et le guerrier, le mélange entre des modèles esthétiques et des modèles politiques font du Baroque un point de référence constant pour Debord : en particulier la figure de Baltasar Gracián qui, plus que tout autre, a su cerner dans  l'Oracle manuel tous les aspects du "grand style" en le soustrayant à tout classicisme abstrait et en le plongeant dans les vicissitudes et les contingences historiques, mérite attention et respect. Toutefois, plus encore que Gracián c'est l'ennemi de Richelieu et de Mazarin, le cardinal de Retz, qui occupe l'imagination de Debord. Dans une lettre du 24 décembre 1968, Débord m'écrit: "J'aime aussi beaucoup la citation des Mémoires de Retz, non seulement en ce qu'elle rejoint les thèmes de l’ "imagination au pouvoir" et  de "prenez vos désirs pour des réalités", mais aussi parce qu'il y a cette amusante parenté entre la Fronde de 1648 et mai : les deux seuls grands mouvements à Paris qui aient éclate en réponse immédiate a des arrestations; et l'un comme l'autre avec des barricades". La tradition subversive dans laquelle Debord s'inscrit est ainsi davantage la tradition antique et baroque du tyrannicide, que la tradition moderne des révolutions politico sociales: 68 lui semble similaire à la Fronde, non à la Révolution française et encore moins à la Révolution russe. En le comparant au Cardinal animateur de la Fronde, il y a chez Debord une pratique de la vérité, qui appartient au Retz écrivain, mais certainement pas au Retz homme d'action. Il est, à l'évidence, facile de préserver sa propre intégrité dans la solitude ou dans un cercle restreint d'amitiés: une autre chose est d'entretenir un commerce avec toutes sortes d'hommes et de lutter pour le pouvoir au beau milieu d'une guerre civile dans laquelle tout le monde sait que la vie elle-même est en jeu! Le "grand style" des Mémoires de Retz réside avant tout dans la distance qu'il instaure  avec lui-même, dans la sincérité insolente avec laquelle il expose les motivations les plus secrètes de son action y compris lorsqu'elle nuit a  sa réputation, mais certainement pas dans les histoires qu'il raconte! Il s'agit, pour ainsi dire, d'un "grand style" post festum, et non dans la clameur de l’action: en fomentant des intrigues, des conjurations, des trahisons et des complots en tout genre, Retz n’est pas différent de ses ennemis, et si ses plans n'aboutissent pas, l'échec survient toujours contre son intention et son désir ! Dans le cas de Debord, la situation est tout autre; l'esthétique du combat se présente, du moins à partir de la fin des années Soixante, comme une esthétique de l'échec, comme si le succès comportait un élément d'indestructible vulgarité. La guerre est pour lui non seulement le règne du danger, mais aussi de la déception (1989, VI). J'ai toujours vaguement ressenti cette "sombre mélancolie" qui, de ses propres dires (1978), a accompagné sa vie, et j'ai vu à quelles tragiques et inexorables conséquences menait cette manière de parer l'échec d'une auréole de mélancolique splendeur.
     Ce que Debord a en commun avec le Retz écrivain, c'est cette façon de s'interroger sur ce qui aurait pu être et qui n'a pas été. Dans les Mémoires de Retz, on parle souvent d'événements qui étaient sur le point de survenir et qui, pour des raisons tout à fait accidentelles, ne se concrétisent pas : pour Retz, le jugement héroïque consiste précisément distinguer l'extraordinaire de l'impossible, pour miser sur le  premier et négliger le second. On retrouve également chez Debord une attitude identique. Dans une lettre du 10 juin 1968, il m'écrit : "Nous avons presque fait une révolution [...] La grève est maintenant battue (principalement par la C.G.T.), mais toute la société française est en crise pour longtemps". Dès lors, je me demande si la "société du spectacle" elle-même, en dynamitant la distinction entre le vrai et le faux, entre l'imagination et la réalité, n'a pas non plus changé les notions de victoire et d'échec, en les libérant de la référence au fait accompli et en inaugurant une "société des simulacres". Il s'agit là d’un pas théorique que Debord n'a jamais franchi: au fond, il demeure lié, tout comme Retz, a une vision réaliste du conflit. Peut-être les penseurs politiques du XVIe siècle (comme Machiavel, Guicciardini et Loyola) étaient déjà allés plus loin.
    Reste que l'interrogation sur la raison suffisante des événements qui surviennent ne devient jamais chez Debord un regret et encore moins un repentir "Je n'ai jamais trop bien compris les reproches - explique-t-il - qui m'ont souvent été faits, selon lesquels si j'aurais perdu cette belle troupe dans un assaut insensé, ou par une sorte de complaisance néronienne [...] Je prends assurément sur moi la responsabilité de tout ce qui est arrivé" (1978). Ce qui prévaut, c'est l'attitude stoïque d'acceptation du présent et du passé, un aspect assurément très important du "grand style". La vie est un labyrinthe dont on ne peut sortir: d'où le titre de son film « In girum imus nocte et consumitur igni ». Cette phrase, qui signifie littéralement "nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes dévorés par le feu", présente cette étonnante particularité de pouvoir être lu à l'envers sans la moindre altération. Elle exprime ainsi parfaitement bien l’expérience, propre aux Stoïciens de l'Antiquité, de la «synkatathesis », de l'assentiment du sage à la  «heimarmene », à la providence, conçue par eux comme l'enchaînement inviolable des causes, "la loi rationnelle sur la base de laquelle les choses advenues sont advenues, celles qui adviennent adviennent et celles qui adviendront adviendront" (Pohlenz,1959). On retrouve, liée a cette expérience, l'idée stoïcienne de l'éternel retour, autrement dit de la repetition de périodes cosmiques récurrentes, au cours desquelles se produisent de nouveaux événements qui se sont déjà produits précédemment. On le sait, Nietzsche a repris cette conception stoïcienne de l'éternel retour en l'interprétant non pas comme une loi qui domine l'histoire, mais comme "une volonté d'éternel retour", comme « amor fati » : la seule manière pour le passé de cesser d'être une cause de frustration et d'impuissance. L'avenir ne pourra rien nous donner de meilleur que ce que nous a réservé le passé. La route de l'utopie est barrée, aussi bien pour Nietzsche que pour Debord: elle est étrangère au "grand style". Debord nous dit: "Quant a moi, je n'ai rien regrette de ce que j'ai fait, et j'avoue que je suis encore complètement incapable d'imaginer ce que j'aurais pu faire d'autre, étant ce que  je suis" (1978).
Copyright©MarioPerniola 1999




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