Wednesday, 30 November -0001 00:00

MARIO PERNIOLA, La beauté interlope

On chercherait en vain cette conception dynamique du domaine esthétique dans les esthétiques académiques axées sur la notion de désintérêt. Si l`on cherche une réflexion sur la culture esthétique du monde contemporain, plus que dans l`esthétique du XVIIIème siècle, c`est un siècle plus tard dans l`oeuvre de Charles Baudelaire que l`on peut trouver des éléments de réponse, car il élargit et développe une orientation anti-academique qui, implicitement, habitait les intuitions de Allan Edgar Poe, de De Quincey, de Stendhal, de Heine. C`est en effet dans ses essais que des phénomènes importants de la modernité comme la mode, la métropole, la vie matérielle, la drogue, la prostitution, le conflit, trouvent un traitement aigu et pénétrant qui constitue, aujourd`hui encore, un point de repère théorique fondamental. On parle aujourd`hui d`un ”tournant culturel de l`esthétique” comme d`un evenement tout récent. Il paraît dès lors nécessaire de déplacer au minimum d`un siècle le tournant culturel de la réflexion esthétique et de le situer paradoxalement en polémique avec l`esthétique du XVIIIème : celle-ci se présente ainsi comme une anti-esthétique.
On peut identifier les origines de cette anti-academique dès la fin du XVIIIème siècle, dans les critiques que les poètes et les écrivains adressaient à l`esthétique académique : ils lui reprochaient d`enfermer l`art et la beauté dans un cadre scolastique (xx). Alors que les penseurs dessinaient l`idéal d`une société esthétique dans laquelle tous les conflits seraient conciliés dans une harmonie supérieure, les lettrés du Sturm und Drang inauguraient une révolte poétique contre l`esthétique académique destinée à se prolonger jusqu`à nos jours. Cible de cette polémique, dès l`origine, le concept de désintéressement esthétique, à savoir l`idée commune à tous les penseurs de l`esthétique du XVIIIème selon laquelle le jugement du goût est indépendant de tout intérêt cognitif et pratique. Selon les écrivains, en revanche, le beau doit solliciter le plus grand intérêt, car pour reprendre les paroles de Stendhal ”le beau n`est que la promesse du bonheur. Heine et Baudelaire usent de mots sarcastiques à l`égard des ”modernes professeurs-jurés d`esthétique”, qui prétendent faire disparaître le beau de la terre en confondant tous les types, toutes les idées, toutes les sensations ”dans une vaste unité, monotone et impersonnelle, comme l`ennui et le néant”.
A la place du désintéressement esthétique, l`anti-esthétique pose un autre type de rapport avec le monde caractérisé par une sorte de ”surintéressement” : Poe nous décrit dans un recit la force de l`imagination qui est capable de ”revêtir tout le monde extérieur d`une intensité d`intérêt” . Baudelaire fonde sur cette observation une véritable théorie du surnaturalisme : la nature entière peut être perçue avec un ”intérêt surnaturel qui donne à chaque objet un sens plus profond, plus volontaire, plus despotique”. L`accent n`est plus mis sur le détachement ou l`étrangeté vis-à-vis du désir, comme c`était le cas dans l`esthétique du XVIIIème, mais sur l`intensité du sentir et sur la splendeur de ce qui se présente à l`imagination.
Le surnaturalisme rejette aussi bien le subjectivisme que le naturalisme. Il n`a rien à voir avec une fantaisie arbitraire qui, privée de tout rapport avec le monde, se perdrait dans les brumes de la transcendance : ”l`imagination est la reine du vrai, et le possible est une des provinces du vrai”.Ce n`est pas un hasard si l`essai le plus important de Baudelaire s`intitule le peintre de la vie moderne : l`image d`artiste qu`il propose est celle d`”homme du monde, c`est-à-dire homme du monde entier, homme qui comprend le monde et les raisons mystérieuses et légitimes de tous ses usages”. C`est ”la scène de la vie extérieure” qui constitue le coeur autour duquel tourne le surnaturalisme : les paysages de la grande ville, le faste de la vie civile et militaire, l`alternance de sérieux et de coquetterie, les images multiformes de la beauté interlope, le défi du dandysme, les séductions de l`artificiel, le charme de l`horreur sont justement les éléments d`une nouvelle sensibilité distante de mille lieues de la contemplation désintéressée de l`esthétique académique. On parvient ainsi à ce type de sensibilité par le biais d`une ascèse mondaine dont le dandy est la plus haute expression. Le dandy représente une synthèse des trois types culturels qui, selon Baudelaire, exercent la plus forte attraction : le guerrier, le moine et la courtisane. Le dandy emprunte au premier l`esprit héroïque et la disponibilité à mourir à chaque instant; au second, la maitrise de soi et l`indifférence à l`égard de l`argent; au troisième, le culte de l`apparence et de la provocation. Au fond, tous trois ne s`identifient pas intimement à leur corps, qu`ils considèrent comme un habit, et représentent un étrange mélange de mesure et d`audace, de froideur et d`ardeur, de self-controle et de désinvolture. Le surnaturalisme est donc bien loin du subjectivisme exangue de l`esthétique du XVIIIème. Comme l`écrit Baudelaire : ”C`est un moi insatiable du non-moi, qui, à chaque instant le rend et l`exprime en images plus vivantes que la vie elle-même, toujours instable et fugitive”. Il implique cette ”dualité permanente, la puissance d`être à la fois soi et un autre”. qui est l`essence du rire et du comique absolu (qui se distingue du comique significatif qui, prenant pour cible les autres êtres humains, apparaît à Baudelaire naïf et dépourvu du vertige du dédoublement
Mais le surnaturalisme est tout aussi éloigné de tout naturalisme ou réalisme, qui réduit l`art à l`imitation des choses belles. Les choses ne sont pas belles ou laides en elles-mêmes : il n`existe entre elles aucune hiérarchie naturelle. Baudelaire lutte contre la poétique néoclassique selon laquelle n`est beau que ce qui est solennel, accoutré, antique. Il revendique le caractère poétique de la vie moderne : ”La vie parisienne est féconde de sujets poétiques et merveilleux. Le merveilleux nous enveloppe, et nous abreuve comme l`atmosphère, mais nous ne le voyons pas si nous sommes dépourvus d`imagination. En effet, ”tout l`univers visible n`est qu`un magasin d`images et de signes auxquels l`imagination donnera une place et une valeur relative; c`est une espèce de pâture que l`imagination doit diriger et transformer”. L`expérience poétique et artistique perd le respect de soi-même si elle se prosterne devant la réalité extérieure perçue dans son immédiateté brute. Ce n`est qu`en passant à travers le filtre de la mémoire et de l`imagination poétique que le ”fantastique réel de la vie” devient capable de susciter intérêt et stupeur : c`est comme si tout aspect du monde pouvait être soumis à une traduction légendaire qui le rendrait enchanteur. Le surnaturalisme anti-academique de Baudelaire représenterait ainsi le véritable tournant culturel en mesure de donner intensité et vivacité à toute chose, au demeurant aux antipodes de la beauté cosmétique et hédoniste de notre époque qui enfonce toute chose dans une passivité de plomb.
Traduction de l`italien de Laurent Marchand
Copyright©MarioPerniola,2002
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