Monday, 23 April 2018 06:00

SADE 2

La désexualisation médiatique

Sade n`en est pas pour autant le symbole d`une révolte excessive ni même la préfiguration des camps de concentration. Ces deux interprétations appartiennent à l`expérience historique du xxe siècle, qui peut encore être décrite à travers les instruments fournis par la dialectique. À l`inverse, la communication médiatique actuelle tend à éliminer tout type de conflit en faisant coïncider des termes opposés: libération et génocide, paix et guerre, aide humanitaire et politique d`extermination, justice et violence sont présentés non plus comme des termes en contradiction, mais comme des aspects corrélatifs qui finissent par se confondre les uns avec les autres. La communication médiatique opérerait donc une forclusion de la perception des opposés, nous faisant ainsi remonter non seulement à une logique antérieure à celle de Hegel, mais aussi à celle d`Aristote. Sa stratégie est de créer un public qui reçoive n`importe quelle information sans se rendre compte que celle-ci entretient un rapport d`opposition avec une autre. Il m`est arrivé récemment, au Brésil, de lire dans un journal local que la loge maçonnique d`une petite ville avait prévu la célébration d`une messe de suffrage pour l`âme d`un de ses frères décédé. L`information était donnée sans la moindre ironie, comme s`il s`agissait d`une chose normale. Or, tant pour cette loge que pour cet obscur journaliste, la perception des opposés avait disparu. Nous pourrions dire aussi qu`ils étaient seulement très ignorants. Mais la communication médiatique vise justement à cela: à nous rendre tous extrêmement ignorants. Depuis que la philosophie existe, en effet, la connaissance ne consiste pas dans la quantité de choses que l`on sait, mais dans la capacité de mobilisation logique de celles-ci. C`est précisément cette faculté qui est menacée par la communication médiatique et c`est pour cette raison qu`elle est aussi désexualisante. Pour qu`il y ait sexualité, l`existence d`un tônos, d`une tension, est nécessaire. Au contraire, la communication médiatique annule la sexualité. Nombre de lecteurs de Sade ont trouvé dans ses romans quelque chose d`inaccessible, d`inerte, de stagnant, qui va à l`encontre de la mobilité et de la tension de l`expérience sexuelle, littéraire et philosophique. En réalité, ce n`est pas seulement une question de style. C`est l`idée de base qui est désexualisante : en s`harmonisant, plaisir et douleur, désir et peur, sublime et abject complètent d`un côté le projet esthétique du XVIII` siècle, et de l`autre, ils anticipent la communication médiatique.
Il est certes quelque peu paradoxal que l`auteur le plus censuré et scandaleux se révèle en accord avec la communication médiatique. Mais ce phénomène était déjà survenu pour l`ésotérisme, qui, combattu et persécuté durant des millénaires, est devenu avec le new age extrêmement populaire. Le succès médiatique de l`ésotérisme n`a pas uniquement été l`effet d`une manipulation de l`industrie culturelle. Comme l`a montré Umberto Eco, les prémices de cette dérive aberrante étaient déjà présentes dans la semiosis hermétique: en partant du principe que toutes les idées contiennent un germe de vérité, même si elles se contredisent, la semiosis hermétique établit un rapport d`analogie, de continuité et de ressemblance entre toutes les choses de l`univers. Ainsi, toute affirmation s`avère inadéquate et demande à être complétée par toutes les autres: ces dernières étant en nombre infini, il en découle que la possibilité de dire quoi que ce soit de logique ou de sensé est retirée au langage. De manière analogue, l`actualité médiatique de Sade ne constitue pas seulement l`exploitation populiste et banalisante d`une oeuvre digne de respect et d`admiration; ce succès était déjà implicite au départ dans l`idée que les opposés du plaisir et de la douleur, du désir et de la peur se dissolvent l`un dans l`autre. En d`autres termes, tant l`ésotérisme que l`oeuvre de Sade fournissent le paradigme théorique de l`annulation médiatique de toute logique et de toute tension érotique. Tous deux aboutissent à un résultat ultra conciliateur et super esthétique: la semiosis ésotérique devient matière à spectacles télévisuels en même temps que le sublime sadien se transforme en abjection pornographique. Il n`y a plus aucun conflit ni aucune tension: rien qu`édification et récréation.
L`abandon de la dialectique hégélienne à partir des années 1960, qui peut être considéré comme le point de départ de la philosophie actuelle u, a donné lieu à différentes tendances. La pensée anglo-saxonne s`est en grande partie orientée vers le retour à une logique aristotélicienne qui, privilégiant la contrariété plutôt que la contradiction, implique une pensée du conflit moins conflictuelle que la logique hégélienne qui, elle, a suivi la voie de la philosophie analytique. La partie la plus intéressante de la philosophie française s`est en revanche tournée dans une direction opposée: son enjeu principal a été de penser le rapport entre les opposés de manière plus radicale que la dialectique hégélienne: c`est ainsi qu`est née la philosophie de la différence, qui, en se nourrissant de l` oeuvre de Freud et de Heidegger, a pensé un type d`opposition entre des termes non plus symétriques (comme le positif et le négatif), mais dissymétriques (comme la conscience et l`inconscient, la personne et l`être, le logos et l`écriture, le masculin et le féminin...). Enfin, une troisième orientation a cherché une voie encore plus conciliatrice que la logique aristotélicienne, dans laquelle - en conformité avec la communication médiatique -la perception des opposés est annulée. Cette voie, qui s`est beaucoup nourrie du vitalisme du début du xxe siècle, s`est surtout -mais pas exclusivement - manifestée en italie où ce n`est pas par hasard que la pensée de Jung s`est enracinée bien plus que celle de Freud. C`est à l`intérieur de cette troisième direction que la coïncidence sadienne entre sublime et abject peut être considérée comme actuelle, mais l`orientation modérée et bien pensante de la majeure partie de ceux qui y appartiennent fait obstacle à une reconnaissance ouverte.
À l`encontre de cette timidité théorique, l`apologie de Sade faite par les surréalistes reste valable, en particulier celle d`André Breton qui compare le génie de Sade à un soleil noir, à une lumière magnifique et éblouissante qui se nourrit de souffles méphitiques montant de profondes galeries souterraines. Là, plus que l`oeuvre, c`est le personnage conceptuel qui resplendit: il devient ainsi le symbole de ce jus aigre, le verjus, que les hypocrites de tous temps ne veulent pas goûter, l`icône de cette « vérité foudre » dont j`attends qu`ils soient foudroyés un jour ou l`autre.
Texte publiè dans la revue « Lignes », n.14, mai 2004, sous le titre « Sade et la dèsexualisation médiatique ».
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