Monday, 23 April 2018 06:00

L`art, un mutant neutre

Histoire ou topologie de l`art

Depuis plus de deux siècles, la réflexion sur l`art est conditionnée par un point de vue historiciste, qui s`interroge sans cesse sur l`actualité des œuvres, des mouvements, des artistes, sur le rapport entre la forme et le temps, sur la plus grande vitalité ou obsolescence de telle ou telle production. Cette approche du phénomène artistique, qui a constitué le moteur des avant-gardes du XXe, a trouvé son accomplissement dans le triomphe des modes culturelles. Leur durée toujours plus brève a introduit dans l`expérience du faire artistique un profond malaise, lui a imprimé un mouvement convulsif, haletant, tourmenté, l`a opprimé avec la menace d`être à tout prix en syntonie avec le présent, l`a obligé à une course irrépressible vers un but qui s`éloigne toujours.

Aujourd`hui la réflexion sur l`art affronte une demande qui ne concerne plus son rapport avec le temps, mais la position historique de l`œuvre, la succession des tendances, l`invention des mots composés commençant par le préfixe ”néo” et ”post” : il faut se libérer des conditionnements d`un évolutionnisme historiciste, qui ne pense qu`en recourant  à des catégories temporelles et diachroniques. La recherche de points cardinaux de l`art implique le choix de catégories spatiales et synchroniques, qui permettent de penser l`art selon l`ordre des coexistences, non selon l`ordre des successions. Ce qui nous intéresse n`est plus l`histoire de l`art, mais la possibilité d`une topologie de l`art qui prenne en considération et analyse les expériences artistiques les plus variées et contradictoires dans leur continuité et dans leurs limites.
Ethno-esthétique et nomadisme

La première réponse à cette interrogation va dans le sens de l`enracinement ethnique : elle établit une correspondance entre lieux et formes, entre régions et langages, entre zones et styles. La topologie de l`art serait donc une ethno-esthétique qui identifie avant tout des identités culturelles particulières, étudie leurs caractéristiques et se préoccupe de leur conservation. Toutefois, tout cela ne suffit pas : il faut favoriser le développement, promouvoir la circulation, encourager la consommation. S`ouvre ainsi une série de questions qui ne peuvent être résolues dans le cadre d`une gestion purement ethnique. L`exaltation du lieu d`origine, de la source aurorale, de l`authenticité créatrice finissent par étouffer l`expérience artistique dans un lieu qui est à la fois son berceau et sa tombe.

Il émerge ainsi un second type de topologie esthétique qui, s`opposant au statisme de l`ethno-esthétique, introduit un dynamisme spatial permanent : entre des points cardinaux s`instaure un mouvement et l`artiste devient nomade. Les conditions de l`expérience ne sont plus la permanence, l`enracinement, le domicile, mais au contraire le déplacement, la répartition/déploiement, la dérive. Aussi grande que soit l`importance du nomadisme dans l`aventure artistique du XXe, il est difficile de croire qu`il puisse se soustraire à la connotation de marginalité transgressive qui l`a toujours caractérisée en Occident. Ce second modèle culturel reste en réalité inséparable du modèle culturel ethnique, dont il est simplement l`envers. Le maintien d`une identité pure et non contaminée est pour le nomade une exigence beaucoup plus essentielle et décisive que pour le sédentaire : le nomadisme conserve au fond une finalité de substitution et compensatoire qui se manifeste dans l`espoir et l`attente de trouver une terre promise.
Simultanéité, mélange, circulation

L`enracinement territorial de l`ethno-esthétique et le millénarisme eschatologique du nomadisme sont des solutions inadéquates au rapport entre art et espace. Une topologie de l`art désireuse de se soustraire à la fausse alternative entre ethnique et nomadisme devrait plutôt s`inspirer des notions de simultanéité, de mélange et de transit.

Dans les poétiques du XXe, il est fait quelquefois recours au concept de simultanéité pour exprimer un sentiment cosmique de participation collective à l`unité du monde ; cette manière de sentir est liée au fait de privilégier le toucher à la vue. Dans l`expérience tactile la distance est abolie : les choses sont en étroit rapport entre elles sans solution de continuité. Une topologie tactile de l`œuvre d`art s`inspire d`une conception du monde sans ruptures ni interruptions. On va d`une extrémité à l`autre de manière continue sans accrocs ni sauts : à bien regarder il n`existe pas de première ni de dernière parties, mais seulement des parties intermédiaires. Autant l`ethno-esthétique que le nomadisme se fondent sur une métaphysique de l`identité et des choses dernières : mais la simultanéité implique la réévaluation des interstices, de l`entre-deux, du zwischen (entre).

Un monde tactile est également poreux. Le mélange y joue un rôle essentiel : les corps ne se juxtaposent pas les uns aux autres mais se pénètrent réciproquement, sans toutefois se fondre. L`une des tâches de la réflexion sur l`art est de penser les combinaisons et greffes possibles entre des dimensions culturelles et artistiques bien identifiées mais dénuées d`absoluité. L`attention ne doit pas se tourner vers l`origine, le propre, l`authentique mais vers le dérivé, la répétition, l`hybride. Il faut reconnaître à ceux-ci une dignité et une autonomie indépendantes de la légitimation (et de l`autorisation) résultant de la confrontation avec le modèle. Partout l`archétype, l`autochtone, l`indigène disparaît en une multiplication vertigineuse de lui-même qui le rend transmissible, communicable par d`autres cultures qui peuvent ainsi en jouir.

Ce mouvement ne peut être défini par le voyage ou le transport, mais par le transito. En effet, le voyage est le déplacement d`un sujet qui se meut d`un point de départ à un point d`arrivée ; le transport est le déplacement d`un objet d`un lieu à une destination. Le transito en revanche présuppose que les lieux qu`il traverse et où il se produit ne soient pas hiérarchiquement ni temporellement ordonnés ni instrumentalisés : ce qui ne signifie pas toutefois qu`il soit un mouvement gratuit, fortuit et inutile. La notion de transito est en rapport étroit avec l`informatisation de la société : le lien que la télématique instaure entre la production de l`information, sa mémorisation rigoureuse dans la banque de données, son élaboration grâce à une multiplicité de codes, sa mise à disposition pour de nombreux usagers, la demande d`informations de la part de ces derniers, la transmission de l`information, la visualisation sur l`écran, institue un mouvement dont le commencement et la fin sont simultanés. Le transito est le passage entre deux points qui restent ensemble, présents et disponibles.
L`Art comme mutant neutre

Un approfondissement de la notion de transit peut être cherché dans la biologie moléculaire, qui représente une réforme décisive de l`évolutionnisme darwinien. Comme chacun sait, selon Darwin, le principal moteur de l`évolution doit être déterminé par la sélection naturelle, laquelle est gouvernée par la loi de survie du plus adapté. Mais qui est le plus adapté ? pour le savant du dix-neuvième siècle, le modèle qui vaincra dans la lutte pour l`existence, parce que doté de la meilleure valeur d`adaptation, se présente comme un exemplaire unique. La biologie moléculaire actuelle retient que la réalisation de chaque pic d`excellence est absolument insuffisante à en garantir le maintien : elle souligne pour cela le rôle résolutif des mutants neutres, c`est-à-dire des reproductions qui se différencient peu ou pas du tout du modèle originaire. Le mutant le plus avantageux peut donc s`éteindre avant d`avoir réussi à se reproduire. Ce qui importe est la topologie, le paysage, le voisinage, les conditions du milieu dans lequel vit l`exemplaire : la mutation neutre, qui ne comporte aucun avantage ou désavantage par rapport au type originaire, est celle qui garantit la fixation des mutations et donc de la sélection.

Le transito peut être proprement défini comme une mutation neutre, qui en soi n`implique aucune amélioration qualitative par rapport à l`exemplaire, mais qui permet que s`établisse une situation complètement différente ; cela arrive non seulement grâce à des facteurs quantitatifs et statistiques, mais surtout parce qu`il permet le stockage et la transmission de l`information.
Les problèmes de l`esthétique sont aujourd`hui essentiellement des questions de transito entre des productions, des genres, des cultures différentes. Ces passages peuvent être pensés de manière hiérarchique  en attribuant une valeur supérieure à une production unique, à un genre unique, une culture unique. Ou bien ils peuvent être pensés aussi de manière réductionniste, en mettant sur le même niveau toutes les productions, tous les genres, toutes les cultures. Les solutions sont toutes fausses.  La biologie moléculaire, justement parce qu`elle est une discipline du transito entre la chimie et la biologie, nous conduit vers un horizon théorique qui n`est pas hiérarchique, ni réductionniste : pour elle, la sélection naît de la réplication et de la mutation. Penser l`art comme mutant neutre revient à le considérer sans identité définitive : il est plutôt une activité qui, à travers des modifications, des déplacements, des localisations même minimes, produit un sens, une qualité, une sélection.

Transito signifie à la fois passage, transit, transfert, circulation.

Copyright©MarioPerniola,1995


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