Monday, 23 April 2018 06:00

GUY DEBORD 2

DEBORD ET HEIDEGGER
    Il est certain qu`une approbation et une effectualité obtenues à travers la sympathie, l`accord, la bonne disposition à l`égard des autres, ne  coïncidaient absolument pas avec le style de Debord. Sur ce point, il suivait l`opinion de  Nietzsche qui estimait que la grandeur d`âme n`est pas compatible avec les vertus aimables:”le grand style exclut l`agréable”. À une époque qui a fait de l`agréable et du désinvolte les qualités les plus reconnues, Debord se présente à ses contemporains de manière âpre et rugueuse, comme si seule une attitude de ce genre peut aujourd`hui susciter l`intérêt et exciter la passion. Il  écrit : ”Je ne suis jamais allé chercher personne, où que ce soit. Mon entourage n`a été composé que de ceux qui sont venu d`eux-mêmes, et ont su se faire accepter”. Cela n`a pas, de fait, empêché la formation, autour de Debord, du moins dans la seconde moitié des années Soixante, d`un tissu social qui se reconnaissait dans un projet théorique et dans un style de vie. Son axe était constitué par l’”Internationale Situationniste”, un mouvement que Debord avait fondé en 1957 avec d`autres représentants de l`avant-garde artistique et qui, en l`espace de douze ans, allait publier douze numéros d`une revue du même nom, très brillante par son contenu et très élégante dans sa forme. L`I.S. - comme on l`appelait par d`heureuses initiales- était un groupe fermé qui exigeait une nette distinction entre membres effectifs et sympathisants. Il y régnait une sorte de responsabilité collective qui faisait que les affirmations théoriques et la conduite de chacun impliquaient automatiquement celles de tous les autres. Dans le cas de l`I.S., cette caractéristique, qui semble reproduire l`un des traits spécifiques des sectes religieuses, revêt une signification esthétique qui correspond à l`importance de l`élément astreignant et contraignant du style: comme l`écrit Nietzsche, il implique une annulation des particularités individuelles, un sens profond de la discipline, une répugnance à l`égard d`une nature désordonnée et chaotique. Ces exigences, cependant, qui correspondaient parfaitement à la façon d`être de Déborde, ne s`adaptaient pas au tempérament des autres membres de l`I.S., tantôt beaucoup plus expansifs et extrovertis, tantôt dépourvus de génie et d`esprit créatif. Mais, surtout, elles ne s`adaptaient pas aux traits dominants du mouvement de la contestation, dans lequel sévissaient d`un côté le vitalisme subjectiviste et le spontanéisme le plus impulsif, et de l`autre l`asservissement politique de type staliniste le plus sombre et le plus antiesthétique. Tout cela explique pourquoi le message de l`I.S. a été en réalité reçu par un petit nombre: à la fin de 1968, à Rome, seules trois personnes recevaient la revue et ils n`étaient pas plus d`une vingtaine dans toute l`italie! Quelque chose des hautes qualités esthétiques de l`ensemble de l`entreprise se transmettait aussi aux simples lecteurs, qui avaient l`impression de faire partie de l`élite de la révolution mondiale. Ils constituaient en effet un réseau international au sein duquel il était possible d`évoluer, davantage en tant qu`aristocrates qu`en tant que conspirateurs.
     Par une sorte d`aveuglement historique, le caractère esthétique de l`entreprise situationniste ne pouvait toutefois être  reconnu ni par ceux qui la formulaient de l`intérieur, ni par les observateurs extérieurs.  Dans une lettre du 26 décembre 1966, Guy Debord, en réponse a  mes questions, synthétisait le projet de 1`I.S. en quatre points: ”1. Le dépassement de l`art, vers une construction libre de a vie. Ceci veut être la conclusion de l`art moderne révolutionnaire, dans lequel le dadaïsme a voulu supprimer l`art sans le réaliser, et le surréalisme a voulu réaliser l`art sans le supprimer (ces deux exigences sont inséparables, ici je reprends les termes que le jeune Marx a employés pour la philosophie de son temps). 2. La critique du spectacle, c`est-à-dire de la société moderne en tant que mensonge concret, réalisation d`un monde inversé, consommation idéologique, aliénation concentrée et en expansion (finalement :critique du stade moderne du règne mondial de la marchandise). 3. La théorie révolutionnaire de Marx - à corriger et compléter dans le sens de sa propre radicalité (d`abord contre tous les héritages du ”marxisme”)... 4. Le modèle du pouvoir révolutionnaire des Conseils Ouvriers, comme but, et comme modèle devant déjà dominer l`organisation révolutionnaire qui vise ce but... Les premiers deux points sont, en quelque sorte, notre principale contribution théorique jusqu`ici. Le troisième vient du début de la période historique où nous sommes. Le quatrième vient de la pratique révolutionnaire du prolétariat du siècle actuel. Il s`agit de les unifier”. Ce qui me frappe dans cette lettre, c`est que les deux caractéristiques les plus spécifiques de l`I.S. soient de nature esthétique, et encore davantage l`idée de reconduire à une unité des tendances et des perspectives qui s`inscrivent dans des traditions différentes. Tout cela correspond exactement à une définition nietzschéenne du ”grand style”: ”peu de principes et tous reliés le plus étroitement; pas d`esprit, pas de rhétorique”.
     L`effort situationniste de maintenir une distance vis-à-vis du monde se heurtait inévitablement à la tendance de la société moderne à ”récupérer” leur révolte, autrement dit a lui ôter sa puissance, en lui assignant un rôle et une fonction en son sein : ”On sait -  dit Debord dans un de ses films - que cette société signe une forte paix avec ses ennemis les plus déclarés, quand elle leur fait une place dans son spectacle. Mais je suis justement, dans ce temps, le seul qui aie quelque célébrité, clandestine et mauvaise, et que l`on n`ait pas réussi à faire paraître sur cette scène de renoncement [...] Je trouverais aussi vulgaire de devenir une autorité dans la contestation de la société que dans cette société même”. L`un des problèmes, justement, qui suscitait le plus de débat au sein du milieu situationniste concernait précisément le rapport avec le spectacle culturel. Dans sa lettre du 18 novembre 1967, dans laquelle Debord m`annonce la publication de son livre La société du spectacle, il écrit:”Nous sommes sûrement tous d’accord: le cinéma est en soi un rapport passif spectaculaire... Le problème est plus général: nous croyons aussi que le livre (une revue, etc.) est lui-même sur ce mode séparé de l`expression unilatérale spectaculaire... cependant nous croyons à la nécessité de dominer critiquement ces moments (la théorie, l`expression, l`agitation, etc.) à differents niveaux. Il est évident pour tout le monde que nous ne pouvons nous réduire à une sorte d`immédiateté pure”. Sur ce dernier point, Debord était trop optimiste : le spontanéisme, le vitalisme, le mythe de l`action étaient destinés à se répandre, notamment en italie, pendant au moins une décennie.
     Ces orientations qui refusent toutes les médiations, qui nourrissent une méfiance infinie a l`égard de toute forme, qui aspirent à  un idéal de transparence absolue, ont constitué le problème le plus grave de ma jeunesse. Elles étaient aussi présentes à l`intérieur de l`I.S., et surtout dans le cercle de ses sympathisants, mais on ne peut certainement pas les attribuer à Debord, qui considérait que toutes les manifestations alternatives à l`écriture ”sont elles-mêmes dépendantes de la conscience et de la formulation théorique, plus ou moins complexes” (lettre du 2 mars 1968). Cela paraît en opposition non seulement avec les passions que Debord a suscitées, mais aussi avec la dimension fortement émotionnelle  de ses écrits et de ses films, qui semblent très souvent suspendus entre la nostalgie et l`impassibilité, entre la douleur et la dureté. Le fait est qu`à  côté d`un Debord apollinien, dont la caractéristique essentielle est la distance prise vis-à-vis du monde, on trouve un Debord dionysiaque, dont il ne faisait pas mystère lui-même et sur lequel il s`attarde dans ses mémoires, en célébrant vins,    bières et autres alcools. Mais je trouve révélatrice quant à la qualité de cette expérience la phrase suivante: ”J`ai d’abord aimé, comme tout le monde, l`effet de la légère ivresse, puis très bientôt j`ai aimé ce qui est au-delà de la violente ivresse, quand on a franchi ce stade; une paix magnifique et terrible, le vrai goût du passage du temps”. Ou bien de sa suspension?
    Quel rapport peuvent entretenir ces aspects empiriques, vitaux et même physiologiques avec le style? Le style ne consiste-t-il pas précisément à se détacher du subjectif, de 1`accidentel, du trop personnel, du trop vif ? La notion de ”grand style” chez Nietzsche n`est-elle pas proche de la notion de ”classique”? Certes, on retrouve chez Debord ces caractères de durcissement, de simplification, de renforcement et d`agressivité qui pour Nietzsche constituent les traits essentiels du goût classique. Mais le ”grand style” est certainement autre chose par rapport au classicisme, à un idéal esthétique d`harmonie et de retenue. Comme l`observe Heidegger,   le ”grand style” contient un élément d`excès, ce que les Grecs de la période tragique appelaient le deinon, le deinotaton,   le terrible. C`est pourquoi on ne peut saisir pleinement la notion nietzschéenne de ”grand style” si on la sépare de la réflexion que Nietzsche mène parallèlement sur l`importance de l`élément physiologique dans l`art, qui constitue un préalable indispensable au style. En d`autres termes, ce dernier est étranger aussi bien  au raidissement de la forme dans le pendant et le formel, qu`au pur délire dans l`ivresse. Avec Nietzsche, c`est à la naissance  d`une esthétique extrême que l`on assiste, au-delà de l`esthétique modérée de Kant et de Hegel dans laquelle le sentir est poursuivi jusqu`à l`extrême état physiologique du corps : ce qui ne veut pas dire pour autant capitulation devant le naturalisme, la pure factualité empirique. Le ”grand style”, nous dit Heidegger, est bien un contre mouvement créatif à l`égard du physiologique, qui en présuppose l`existence, mais qui va au-delà. “C’est vraiment grand ce que ce qui non seulement garde sous son contrôle et en dessous de soi son extrême contraire, mais l`a transformé en soi et, en même temps, l`a transformé de façon qu`il ne  disparaisse pas, mais parvienne à se déployer dans son essence“ (Heidegger,1961, I).
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