Monday, 23 April 2018 06:00

GUY DEBORD 4

 

DEBORD ET MAI 68
     Dans la manière d`être de Debord, il y a un dernier aspect qui est peut-être encore plus important que les précédents: son rapport à l`histoire. La distance prise à l`égard du monde et l`esthétique du conflit fondent sans aucun doute le style, mais elles ne lui confèrent pas encore sa grandeur, car elles peuvent également mener à un modèle ascétique, qui n`est pas toujours dépourvu d`aspects fanatiques. Le moine guerrier est une figure qui présente une forte dimension esthétique par son courage et par la présence en son sein d`éléments, à première vue,   contradictoires, mais il est aussi difficile de lui attribuer de la grandeur.  Quelque chose en plus s`impose: chez Debord, ce surplus est constitué par le rapport avec le processus historique, vis-à-vis duquel il se place non seulement comme interprète, mais aussi comme élément essentiel. L`I. S. se considère comme la conscience critique du retour de la révolution sociale qui, à partir du début des années Soixante, se manifeste dans toutes les sociétés industrielles sous des formes inconscientes et immatures, comme la révolte de la jeunesse, les émeutes raciales, les combats du tiers-monde. La révolution sociale n`est pas pensée comme un idéal à réaliser mais, en reprenant les mots de Marx et d`11els, comme ”le mouvement réel qui about l`état des choses existantes”. Durant la période où j`ai été en contact avec Debord, l`ambition démesurée de constituer  le point le plus avance du progrès humain, déjà présente chez Hegel et chez Marx, trouva effectivement quelques points d`appui. Par exemple, dans la première manifestation européenne de la révolte estudiantine, à  Strasbourg à l`automne 1966, 1`I.S. joua un rôle décisif: en me rendant sur place, j`eus alors l`occasion de partager l`enthousiasme que suscite l`impression de se sentir effectivement a l`avant-garde d`un mouvement mondial.
     Mais c`est Mai 68 qui constitue le sommet de l`expérience situationniste: en saisissant l`occasion d`une révolte d`étudiants, il dépassa largement le simple cadre universitaire, en s`étendant au prolétariat industriel et à l`ensemble de la société française. Dans sa lettre du 10 mai 1968 (14h), dans laquelle Debord me décrit avec détails les relations entre 1`I.S. et le mouvement étudiant ainsi que les événements du 3 mai, du 6 mai et du matin même et,   en  m`invitant à prendre des précautions vis-à-vis de la police, il affirme qu`”un pas décisif a été fait dans la révolte, et dans la conscience”. Debord d`ajouter:  « Le moment de dépassement de 1`I.S. n`est pas encore venu: c`est pourquoi il faut arriver à dépasser le stade antérieur de notre action (si nous ne serions ”objectivement” dissous parce que l`élargissement de la lutte exige qu`un groupement du type I.S. arrive a une pratique correcte un peu plus étendue)”. Dans une lettre datée du 10 juin 1968, Debord écrit encore: ”Nous avons eu la chance d`être au coeur de toute l`affaire pendant la période la plus intéressante. On continue pour le moment, mais l`avenir est très incertain. Nous  comptons bien que le choc dans plusieurs pays ouvre la voie a un retour international de la nouvelle critique révolutionnaire.  Ici déjà la théorie avait saisi les rues. Toutes les organisations anciennes ont âprement combattu le mouvement... Les gens de la base - dont une quantité d`ouvriers- ont été remarquables presque toujours. Notre groupe était forme de 4 situationnistes + 2 Enrages + environ 25 partisans qui se sont rassemblés dans la bataille (une moitié nous était complètement inconnue auparavant)... Après avoir tenu le ”comite d`occupation de la Sorbonne” pendant les premiers jours (dont un fut décisif), nous avons formé ce ”Conseil pour le maintien des occupations” qui a eu beaucoup de contacts à Paris et en province”.
     Le Conseil, composé de situationnistes, enragés et sympathisants pour un total d`environ une quarantaine de personnes, avait fonctionné comme  une assemblée générale ininterrompue, qui délibérait jour et nuit. Il avait distingué trois commissions chargées respectivement de la rédaction et de l`impression des documents, des relations avec les usines occupées, des fournitures nécessaires  a l`action. Il publia le « Rapport sur d`occupation de la Sorbonne » (19 mai), dans lequel étaient exposées les vicissitudes qui avaient provoqué l`échec de cette expérience, la déclaration «Pour le pouvoir des Conseils Ouvriers (22 mai), qui avançait l`éventualité de remettre en marche certains secteurs de l`économie sous le contrôle ouvrier et l` « Appel à tous les travailleurs » (30 mai) qui soutenait qu`au mouvement, alors sur le déclin, ”ne manquait que la conscience de ce qu`il avait déjà fait, pour posséder réellement cette révolution ». Avec la restauration de l`Etat en juin, le Conseil était dissous, pour marquer le refus d`une existence permanente.
      Réfugiés à Bruxelles, où je les rencontre en juillet 1968, par crainte de persécutions, les situationnistes rédigent le texte « Enrages et situationnistes dans le mouvement des occupations » (signé par René Vienet) ainsi que l`article « Le commencement d`une époque » (paru dans le numéro 12 de la revue), dans lequel ils perfectionnent leur jugement sur Mai. À leur avis, le mouvement de Mai fut essentiellement prolétaire, et non étudiant; il s`exprima en profitant de l`occasion d`une révolte des étudiants, mais son développement dépassa largement le cadre universitaire : ”le mouvement de mai ne fut pas une quelconque théorie politique en quête de ses exécutants ouvriers: ce fut le prolétariat qui, en agissant, cherchait une conscience théorique” (I. S., XII).
     Le fait qu`un petit groupe d`intellectuels très marginaux, pauvres et sans travail, guidés par un homme qui nourrissait ”un grand dépit” a l`égard du monde entier, ait été le seul en harmonie avec la plus grande grève sauvage de l`histoire, conféra à Debord un crédit extraordinaire en l`investissant d`un rôle quasiment prophétique. Dans les instants de la plus grande ferveur du mois de mai, Debord conserva effectivement une extraordinaire  lucidité dans ses jugements historiques. Le 15 mai, il entrevoit trois évolutions possibles, en ordre décroissant de probabilité : l`extinction spontanée du mouvement, la répression et la révolution sociale. Le 22 mai, il considère que la solution la  plus probable de la crise réside dans la démobilisation des ouvriers, négociée entre le gaullisme et la C.G.T. sur la base des avantages économiques. Au cours des conversations que nous eûmes à Bruxelles durant le mois de juillet 1968, je fus fortement impressionné par le fait qu`il considérait l`invasion russe comme la solution la plus probable à la crise tchécoslovaque, ce qui se vérifia  dans le mois suivant en suscitant à la fois une grande stupeur et indignation dans les milieux de gauche.
     Quant à son silence sur les événements historiques des années 70 et 80, je l`interprétai comme un jugement négatif à l`égard d`une époque qu`il devait qualifier de ”répugnante” (1989, 4). Mais son ”grand style” se manifestera encore une fois par un coup de maître : tout comme « La société du spectacle» sera publié un an avant 68, les « Commentaires sur la société du spectacle » (1988) qui marquent son retour a la grande théorie politique, précèdent de peu l`effondrement du Mur de Berlin et la fin de l`Union Soviétique. Il renouvelle ainsi, pour les années postérieures a 89, son rôle de ”maître occulte” de la subversion.
     Deux autres brèves considérations du « Panégyrique », toutes deux contenues dans les dernières pages, me semblent prophétiques. La première concerne le dégoût général dans lequel nous sommes tous immergés, à cause de la redéfinition autoritaire des plaisirs, qu`il s`agit de leur priorité ou de leur substance  même. La seconde est encore plus subtile, et c`est pourquoi je préfère la citer dans son ensemble: ”On doit savoir que la servitude veut désormais être aimée véritablement pour elle-même; et non parce qu`elle apporterait quelque avantage extrinsèque. Elle pouvait passer, précédemment, pour une protection; et  elle ne  protège plus rien. La servitude ne cherche pas maintenant à se justifier en prétendant avoir conserve, quoi que ce soit, un agrement qui serait  autre que le seul plaisir de la connaître”. Voilà, il me semble, l`épigraphe qui domine notre époque.
Copyright©MarioPerniola 1999
 
Bibliographie

DEBORD. Guy
1967   La société du spectacle, Buchet Chastel, Paris
1978   In girum imus nocte et consumimur igni,  in Œuvres     cinématographiques complètes (1952-1978), Champ Libre,     Paris.
1988  Commentaires sur la société du spectacle, Lebovici, Paris. 
1989   Panégyrique, tome premier, Lebovici, Paris.
 
 HEIDEGGER, Martin
 1961   Nietzsche, Neske, Pfullingen.
 
 JAPPE, Anselm
2001  Debord, Editions Denoël, 2001.
 
 NIETZSCHE, Friedrich
 1882  Die froliche Wissenschaft. 
 1886  Jenseits von Gut and Böse. 
 1972   Nachgelassene Fragmente 1884-85, De Gruyter, Berlin.
 1972    Nachqelassene Fraqmente 1888-89, De Gruyter, Berlin.
 
 PERNIOLA, Mario
 2005    I situazionisti, Roma, Castelvecchi.
 
 POHLENZ, Max
 1959 Die Stoa. Geschichte einer geistige Bewegung, Vandenhoek & Ruprecht, Gottingen.
 
 RETZ, Cardinal de
 1717  Mémoires.


 
 

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