Monday, 23 April 2018 06:00

Théorie de l`historiette 2

2. Terreur et rhétorique
    Lorsque la première année de mes études universitaires j’écrivis un essai sur l’œuvre de Tommaso Landolfi et le lui envoyai, je n’aurais jamais imaginé me trouver aujourd’hui, quelques décennies plus tard, exactement au même point qu’à cette époque là. Il existe toutefois une différence : ce qui était déjà à l’époque le degré zéro de l’écriture est devenu à présent également le degré zéro de l’expérience, de la sociabilité, du monde culturel et civil dans lequel je me suis formé. L’aspect inquiétant de cette découverte est que cette catastrophe n’est pas due à quelque tsunami extérieur, mais à la radicalisation et à la démocratisation des intuitions et des intérêts d’où partait mon travail sur le roman. En d’autres termes, entre L’innommable et Beppe Grillo il n’existe pas de solution de continuité : pourquoi devrait-on lire Beckett, s’il n’est capable de raconter aucune action, aucune expérience qui concerne aussi les autres ? Voici le raisonnement du blogueur : “Moi aussi je peux faire cette expérience, donc je n’ai aucun besoin de lire Beckett. Pourquoi devrait-il être le seul à pouvoir parler de soi ? Tout le monde doit pouvoir parler de soi, et cela même s’il n’y a personne qui l’écoute. ”
    L’autisme de la communication informatique est la “forme enfin accomplie d’un désastre arrivé il y a longtemps” (Clemens, 2003, 93).  L’origine de ce désastre doit être recherchée, d’après Jean Paulhan, là où la tradition littéraire (“les rhétoriques ” – précise Paulhan) est rejetée au nom de la sincérité, de l’originalité et de la pureté d’âme de celui qui écrit. C’est ainsi que commence la Terreur dans les lettres. Que l’idée vaille plus que la parole et l’esprit plus que la matière est typique de tout terroriste : le langage serait donc dangereux pour la pensée. Le terroriste est un misologue qui parle au nom d’une absoluité immédiatement présente. L’autisme communicationnel est le résultat final d’un rapport au langage imaginé comme transparence pure. L’auteur qui ne se lit pas soi même, qui ne se place jamais comme le lecteur de lui-même est terroriste. Il s’agit – affirme Paulhan – d’une névrose, d’une maladie mentale qui, au cours de ces deux derniers siècles, s’est révélée absolument nuisible, car elle 11endre une nouvelle rhétorique agitatrice et intimidatrice invitant à l’action, tout en étant complètement incapable de raconter une quelconque action. La Terreur dans les lettres est régie par un paradoxe : d’une part, c’est une écriture sauvage qui se fait passer pour progressiste et révolutionnaire, d’autre part, c’est une écriture sans cesse obsédée par l’expression et son effet. Ainsi prétend-elle annuler le pouvoir des mots, mais elle en fait en même temps un usage démagogique et menaçant. L’analyse pénétrante de Jean Paulhan ne manque cependant pas d’une certaine ambiguïté puisqu’elle applique la notion de rhétorique à deux phénomènes complètement différents : elle renvoie à la tradition littéraire classique précédant la Terreur, mais elle est également utilisée pour décrire l’effet de la Terreur, son injonction à la mobilisation des consciences (selon l’usage de mot-clés tels que liberté, égalité et fraternité, privés d’un contenu effectif et décodés de manière aberrante). Son discours serait plus plausible si l’antinomie Terreur-Rhétorique s’organisait autour d’un axe historique articulé en trois phénomènes différents : les rhétoriques de la tradition classique, la Terreur révolutionnaire et romantique, le phénomène de la propagande et de la communication conduisant à la fin de la littérature.
    C’est par le biais de cette problématique que je me proposais d’interpréter l’œuvre de Tommaso Landolfi, en trouvant dans sa production une oscillation entre une connaissance raffinée et une parfaite appropriation des rhétoriques classiques et une attitude terroriste, proche de celle de Beckett, qui le conduisait à l’autisme communicationnel. Depuis San Remo, Landolfi me répondit le 2 décembre 1961 par une longue lettre dans laquelle il refusait d’abord toute affinité avec Beckett : “Vous m’attelez par aventure à cet individu véritablement innommable et sinistre qui est l’un des rares à exciter mes fureurs ; je ne lui reconnais pas de souffrance, ni aucune dignité”. Mais il ajoutait : “Eh bien, mon Dieu, dans quels termes devrais-je commenter ce fait ? Certainement pas en refusant la parenté, puisque je comprends moi même... Vous savez que j’ai écrit un violent article contre lui, en refusant la discussion, en ne lui donnant pas de répit, le niant en entier, en le reléguant en entier dans sa démence sans lumière ? Mais je comprends moi-même que cela pourrait vous apparaître comme une confirmation.”
    Il cernait ensuite un point essentiel pour comprendre sa poétique : “Mais je voudrais vous dire une autre chose, et qui sait combien il vous semblera étrange que ce soit moi qui vous la dise. Une œuvre se pose définitivement, et s’épuise en tant que possibilité, au moment et du moment qu’elle est réalisée et écrite. À partir de là, on ne revient pas en arrière, on ne peut pas douter de sa réalité ; celle-ci est garantie une fois pour toutes. Dorénavant, je le répète, on pourra la bien ou mal juger (l’œuvre), mais on ne pourra plus mettre en question son existence. Et si elle existe, elle bénéficie naturellement d’une condition qui lui est propre, de sa propre dimension intérieure, qui devient à son tour inéliminable, y compris au regard du jugement de l’œuvre elle-même et avec laquelle il semble impossible de ne pas se mesurer (en d’autres mots, le jugement ne peut pas s’exprimer avec un langage différent de celui de l’œuvre, sous peine de se dissoudre en tant que jugement et de devenir une pure rêverie personnelle). Là où vous, hommes d’aujourd’hui, (vous savez bien que je nourris un mépris souverain pour l’aujourd’hui : peut-être parce que, comme vous le dites, il est le seul temps pour moi), vous, hommes d’aujourd’hui, vous aimez discuter, de l’extérieur et comme en remontant le temps, de la possibilité même de l’œuvre déjà accomplie, ce qui signifie la ramener dans une sphère de virtualité et déchaîner en fin de compte le chaos d’où un ordre avait pourtant surgit, quel qu’il soit. Mais non, telle œuvre est possible, du moment qu’elle est, et sur ce point il est inutile de se laisser envahir par je ne sais quel doute déchirant digne d’Hamlet ou de Descartes (au contraire, Descartes m’aiderait ) : si on continue ainsi, on parvient par force, comme je le disais, à une création personnelle plus ou moins suggestive, mais gratuite si jamais il y en eût, puisque … eh bien, disons pour des raisons évidentes, autrement cette lettre ne finit plus.” Ainsi, avec une grande avance par rapport à ce qu’on appellera la méthode déconstructive, à laquelle je soumettais ses contes, Landolfi affirmait les limites de l’interprétation et se prononçait résolument contre cette herméneutique virtuelle des œuvres s’interrogeant non seulement sur ce qu’elles sont de fait, mais aussi sur ce qu’elles auraient pu être.  
    Il est certain qu’au cours de ces années j’eus la sensation de me trouver dans une impasse me conduisant à abandonner la théorie et la pratique de la littérature. D’une part, j’étais sans aucun doute pleinement impliqué – comme le remarquait justement Landolfi – dans le Terrorisme des Lettres, qui exige de l’auteur un rapport de prise directe et d’immédiateté avec le présent, d’autre part, je me rendais compte que ce chemin menait à une sorte de protocole de ce qu’on sent au moment où on le ressent, autiste et dépourvu d’intérêt pour qui que se soit (comme il advient précisément dans la plupart des textes de la blogosphère, ainsi que dans de très nombreuses biographies, autobiographies et écritures du moi). Dans ses Antimémoires, Malraux écrivait justement : “Que m’importe ce qui n’importe qu’à moi?”. Cette phrase devrait apparaître sur chaque blog serveur.

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