Monday, 23 April 2018 06:00

GUY DEBORD 1

 

DEBORD ET NIETZSCHE
    Il paraît bien difficile, aujourd`hui, de distinguer ce qui pourrait correspondre au modèle d`excellence esthétique que Nietzsche définit par l`expression de ”grand style”. Certes, on continue toujours, dans les differents arts, à produire des oeuvres qui répondent aux critères de puissance contenue, de rigueur classique et d`assurance désinvolte, mais, malheureusement, elles s`imposent à l`attention des connaisseurs et du public avec beaucoup plus de difficulté, et de lenteur, que par le passé, en raison a la fois de la surproduction littéraire, artistique et culturelle, et du cynisme, de la superficialité et du manque de sensibilité qui dominant de nos jours. Le ”grand style” implique et réclame, en effet, une attention, un respect, une mémoire: en un mot, une vénération. Autant de critères qui, disons-le, s`adaptent mal au ton général de !`expérience quotidienne contemporaine, mais qui justement, du fait de leur rareté, peuvent faire du ”grand style” l`objet d`une recherche plus diligente et d`un zèle plus intense que jamais.
     Il se révèle plus difficile toutefois, je ne dis pas de trouver, mais même d`imaginer le ”grand style” comme la qualité d`une action, d`un comportement, voire de toute une existence. En d’autres termes, comme le dit Nietzsche, de ne plus le considérer simplement en tant qu`art, mais ”réalité, vérité, vie”. Nietzsche lui-même, d`ailleurs, nous  a enseigné à nourrir la plus grande méfiance à l`égard des actions et des comportements qui se targuent de qualités positives, en montrant comment ce qui les anime  relève davantage de façon occulte, de pulsions de signe opposé. Dans le cas particulier, le philistinisme de la racaille riche et oisive qui porte en triomphe l’oeuvre wagnérienne, représente exactement le contraire du”grand style”: le snobisme culturel, comme le mot l`indique lui-même, ”sine nobilitate”,   constitue une manifestation de vulgarité et de grossièreté, d`étalage, qui est en fait aux antipodes de la simplicité et de la pureté du « grand style » Quant  au parcours d`une vie, considéré dans  son ensemble, il semble que seules quelques existences brèves peuvent prétendre autant, comme si la longévité exigeait une longue pratique de la ruse, voire une complicité avec d`infinies ignominies. Et c`est déjà beaucoup de les identifier comme telles!
     Dès lors, c`est pour moi une source de grande joie que d`avoir connu l`homme qui, dans la seconde moitié du XXième siècle, a été la personnification du ”grand style”: Guy Debord. Un ”docteur en rien”  comme il se définit lui-même,   mais maître des ambitieux, l’ami des pauvres et des rebelles tout en suscitant secrètement l’admiration des puissants, un homme qui provoque de grandes émotions mais qui reste froid et détaché de lui-même et du monde. Voilà bien  la première condition du style : le détachement, l`éloignement, la suspension des affections désordonnées, de l`émotion immédiate, des passions sans frein. C`est pourquoi entre le style et le classique  existe une relation qui a été  maintes fois soulignée par Nietzsche. Le style, pour autant, ne doit pas être considéré comme synonyme de frigidité, de manque de sensibilité ou pire encore, d`académisme pédant et stéréotypé. Pour dominer les passions, encore faut-il qu`elles existent! Le style et la passion ont d`ailleurs en commun leur caractère impérieux et contraignant : ils exigent, tous deux, obéissance et discipline.
     Ce détachement, dans le cas de Debord, se manifeste avant tout par une totale  distance à l`égard au monde de l`université, de l`édition, du journalisme, de la politique et des médias. Debord nourrit vis-à-vis de l`ensemble de l`establishment culturel le plus profond dégoût et le mépris le plus radical. Il répugne, tout autant, à la mondanité, à la frivolité snob qui flirte avec l`extrémisme révolutionnaire, au fameux ”radical chic”. Ce dédain ne repose même pas sur le confort de quelque patrimoine héréditaire: de ce point de vue, Debord affirme être ”né virtuellement ruiné”. À une époque où les ambitieux sont prêts a tout pour obtenir le pouvoir politique et l`argent, la stratégie de Debord ne s`appuie que sur un seul facteur: sur l`admiration que sa façon d`être suscite chez ceux qui considèrent le pouvoir politique et l`argent comme des bénéfices  secondaires par rapport a l’excellence et à la reconnaissance. Le type de supériorité à laquelle vise cette stratégie n`est pas très différent de celle que recherchaient certains philosophes de l`Antiquité, comme Diogène, pour qui l`essentiel résidait dans la cohérence entre les principes et la conduite. Cependant, le terrain sur lequel il se base n`est pas tant d`ordre éthique qu`esthétique: c`est dans la révolte  poétique et artistique qu`il convient de rechercher la tradition dans laquelle vient s`inscrire Debord. Cette tradition, qui a connu avec les avant-gardes du e siècle un formidable développement, remonte en fait jusqu`au Moyen Age. Le grand poète français du XVème siècle, François Villon, a incarné le modèle d`une rencontre entre la culture et des comportements alternatifs (en l`occurrence même  criminels) qui s`est perpétuée au fil  des siècles.  Debord reconnaît explicitement cette hérédité, mais il lui fait accomplir un saut qualitatif en refusant l`exercice de la poésie et de l`art, car il considère qu`il faut les dépasser, c`est-à-dire les supprimer et les réaliser de façon hégélienne, dans la théorie et la pratique révolutionnaires. Pour Debord, le dépassement de l`art ne doit pas être renvoyé à un avenir lointain, comme le font certains penseurs utopistes, mais il constitue une exigence urgente de l`époque dans laquelle nous vivons. II ne s`agit pas tans de préfigurer une société à venir, mais  d’obéir à  l’appel pressant qui nous vient de l`hic et nunc historique et social. De la sorte, Debord prend aussi ses distances avec tous ces milieux littéraires, poétiques et artistiques de l`avant-garde qui bien qu`étrangers a toute institutionnalisation persévèrent  dans la pratique d`une activité qui risque, à tout moment, d`être récupérée par l`establishment culturel. Ce n`est pas un hasard si je suis entré en contact avec Debord  juste après le conflit qui m`a opposé, durant l`été 1966, au mouvement surréaliste.
      II faut également ajouter à tout cela l`éloignement de toutes les organisations et des tendances politiques révolutionnaires qui prévalent à son époque: l`héritage dont Déborde se sent investi est celui du ”communisme des conseils” des annéesPOL qui s`était développé en France à travers certaines revues théoriques comme ”Socialisme ou barbarie”. Ce choix le conduit à un rejet total de toute position léniniste, trotskyste, maoïste ou tiers-mondiste. Pour Debord, les soi-disant régimes socialistes sont des formes de capitalisme d`état, dirigés par une bureaucratie de parti qui s`arrogent le droit de parler au nom du prolétariat, dont elle est effectivement propriétaire. Parallèlement, Debord prend aussi ses distances avec l`anarchisme, qui abandonne l`être humain au caprice individuel: pour lui, il ne fait aucun doute que le sommet de la théorie révolutionnaire a été atteint par Marx, et non par Bakounine. Si l`on entend par ”politique” la distinction entre ”amis” et ”ennemis” unie a 1`effort de faire croître le nombre des premiers, il y a chez Debord une radicale ”impoliticité” qui mène à l`isolement. Ce fut, d`ailleurs, une des raisons qui conduisirent à la rupture de nos relations au printemps 1969.
Copyright©MarioPerniola 1999

 

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